LAUSANNE I FR I Mauro Turin

Mauro Turin, Principal à Mauro Turin Architectes

13 février 2013
7 rue Louis Auguste Curtat – 1005 Lausanne, Suisse

Tout de bleu et de blanc.

Introduction

Mauro Turin, je suis né en Argentine, dans la province de La Pampa. J’ai étudié à l’université de Buenos Aires, puis je suis retourné à General Pico, où j’ai travaillé pendant 5-6 ans dans mon propre bureau. À un moment donné j’ai voulu mettre la barre plus haut, j’ai décidé de continuer ma vie en Europe. En Argentine, il y a une culture liée à l’émigration qui est totalement européenne. À la fin des années 90, l’attention architecturale était sur la Suisse et la Hollande. J’ai décidé d’aller en Hollande, chercher à travailler dans les grandes agences comme MVRDV, UNStudio et Rem Koolhaas. À l’époque, il y avait internet, mais les candidatures par mail n’existaient pas, je suis arrivé en Europe sans contact, avec deux valises remplies de mes livres et revues d’architecture et 1000 dollars. Je suis arrivé après les attentats de 2001, les grandes agences perdaient leurs clients internationaux, c’était un moment très difficile. Finalement, j’ai trouvé un travail dans une agence qui s’appelle «de Architekten Cie.», à Amsterdam. J’ai passé un peu moins d’une année là-bas, puis un grand bureau de la place lausannoise m’a proposé de venir : Richter & Dahl Rocha. Dahl Rocha est argentin, il connaissait mon travail en Argentine. J’ai travaillé pour eux pendant deux ans et en même temps je faisais des concours la nuit. J’ai été lauréat d’un petit concours, une étable pour les vaches… C’est paradoxal pour un argentin de la Pampa ! Suite à ce concours, en 2004, je me suis décidé à me lancer comme architecte indépendant. Puis, en 2008, j’ai fondé donc une agence qui vit principalement des concours avec beaucoup d’efforts. Bien évidemment j’aimerais qu’on puisse grandir, mais ceci va se passer au fur et à mesure qu’on remportera des concours, c’est difficile. En même temps c’est une chance, une particularité qu’on a développée pendant toutes ces années : le concours est le déclencheur, l’excuse pour faire évoluer, développer une pensée. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui on a une architecture que l’on croit affirmée, qui a une signature, qui nous appartient à part entière. Chaque projet finalement est lié au précédent et à celui à venir. C’est vraiment une continuité et c’est là une cohérence que je cherchais depuis toujours. J’aime beaucoup dire que j’essaierai de faire un projet à la fin de ma vie qui sera composé de tous ces projets. Pour nous, ce n’est pas un échec de ne pas gagner un concours ou de ne pas pouvoir développer une idée, parce qu’on la reprendra tôt ou tard. Une manière de comprendre ça, c’est de faire le parallèle avec les échecs. Il y a un tableau, c’est un continent avec des limites, il y a une quantité de pièces fixe, il y a des règles et avec ça on peut jouer une partie chaque jour jusqu’à la fin de notre vie, sans jamais se répéter. On essaie de faire la même chose et cela permet d’avoir, je crois, une liberté assez grande pour les gens qui travaillent ici : tant qu’ils jouent aux échecs, il y a une liberté totale.

Questions

Quel bâtiment auriez-vous voulu avoir dessiné ?

Celui que je n’ai pas encore dessiné.

Le projet dont vous êtes le plus fier ?

C’est toujours un peu la même réponse : ce que je vous ai raconté fait qu’on n’a pas de préférence. Le dernier si vous voulez, dans le sens où on a toujours l’espoir de remporter le concours.

Le détail architectural fort de l’un de vos projets ?

On a la quête de la légèreté, à travers la conscience de l’espace, la perte des limites. Une autre quête, c’est le concept de vide, mais le vide compris comme un espace occupé par quelque chose de phénoménologique, le vide en tant qu’espace plein d’une énergie. La troisième quête, c’est la gravité : sur terre on doit faire avec la gravité, mais pour nous elle n’est pas le problème, elle est la solution. On essaie de penser du haut vers le bas et pas l’inverse. Ce sont toutes ces choses qu’on espère avoir en tant que détails, des particularités qu’on a sur tous nos projets, avec plus ou moins de succès. Dans l’architecture comme je l’entends, comme on la fait ici, il ne doit pas y avoir de dissociation entre fonction, forme, fermeture, enveloppe et puis espace. Tout ce qu’on fait est vraiment intimement lié. C’est un peu comme un château de cartes : on ne peut pas enlever un objet, sinon tout tombe.

Quel projet architectural ne feriez-vous jamais ?

Tout simplement je ne ferais jamais une copie d’une architecture d’un autre temps. On doit être contemporain, assumer une position où on utilise le passé pour lancer une chose dans l’avenir, sans savoir si la société va accepter ou pas cet objet.

Quelle serait pour vous la cité idéale ?

Il y en a deux ou trois, mais rien d’exceptionnel dans ce que je vais dire. C’est Paris, Barcelone, Venise… Trois cités idéales, pour différentes raisons. À Venise, on est dans un conte de fées, dans une ville qui n’est pas réelle. C’est peut-être celle qui m’attire le plus, dans le sens où comme l’architecture qu’on aimerait pouvoir faire, c’est une ville qui « exige ». Elle a été faite par l’homme, mais pas pour l’homme, ça exige un effort physique et intellectuel. C’est pour cela qu’on essaie de faire une architecture où il n’y a pas de dissociation entre fonction, espace, structure et enveloppe. C’est l’architecture du XXème siècle qui a fait cette dissociation, pour que l’objet soit au service de l’homme. C’est l’architecture la plus facile à utiliser et c’est pour ça qu’aujourd’hui 99 % de l’architecture qu’on voit est faite comme ça : des piliers, des plateaux et on met une jolie enveloppe extérieure. Y compris l’architecture que font les architectes connus et reconnus. Nous cherchons une architecture qui est beaucoup plus primitive, qui est exigeante et nous permet de l’utiliser d’une manière différente et inattendue.

La première fois que vous vous êtes senti architecte ?

On se sent architecte plusieurs fois et on se trompe plusieurs fois. Je me suis senti architecte quand j’ai décidé de le devenir, puis le jour où j’ai eu mon diplôme, puis graduellement quand j’ai réussi à mettre en place toutes ces pensées que je vous ai dites. En tout cas, rétrospectivement, bien évidemment je me suis trompé… En tout cas aujourd’hui je me sens architecte. Et encore ! Parce que je me sentirai architecte le jour où on pourra construire un de nos projets.

Préférez-vous parler ou dessiner ?

Dessiner.

La question qui vous tourmente ?

Quand est-ce qu’on va faire un truc primé ?

Qu’est-ce qui vous exaspère en architecture ?

Il y a plusieurs choses : la banalisation de l’architecture et qu’il n’y a plus de critique d’architecture. Il n’y a plus de gens qui sont intéressés par des inconnus comme nous, des petits bureaux qui peuvent faire des choses qui ont une densité, une profondeur. Ça n’intéresse pas, ce qui intéresse c’est de vendre. Parce que finalement ce qu’on voit dans toutes les revues au monde, c’est qu’il y a les mêmes personnes qui se répètent. C’est la société de consommation, ce n’est pas la faute à ces gens-là, c’est finalement une sorte de cercle fermé.ridicule LAUSANNE noir


Le bâtiment le plus grotesque de Lausanne ?

Il doit y en avoir plusieurs, mais il y en a un qui est sur l’avenue de la Harpe, le bâtiment post-moderniste dans l’angle.

Votre musique du moment ?playlist LAUSANNE noir

En général j’écoute du jazz, du jazz contemporain ou de la musique liée au jazz. J’écoute beaucoup Chet Baker, Miles Davis, ce genre de choses, des classiques. Hier, un de mes collaborateurs a mis Damien Rice, un type que j’aime bien depuis hier donc.

Que diriez-vous aux jeunes architectes ?

Ça dépend à qui, mais je dirais que l’architecture est une course de longue haleine et qu’il faut avoir de la volonté.

L’architecte qui vous accompagne ?

Il n’y en a pas. En général, j’aime beaucoup l’architecture du passé dans le sens où c’était une architecture où il n’y avait pas justement de dissociation entre la fonction, la forme, l’espace et l’enveloppe parce qu’il y avait pas suffisamment d’éléments techniques pour pouvoir arriver à ça. Il n’y a pas d’architecte qui m’accompagne, mais des sculpteurs : Oteiza, Brâncuși, Giacometti… Oteiza c’était le vrai créateur et Chillida est passé après. C’est réducteur, car Chillida est très fort, mais tout simplement c’est Oteiza l’original. Pour moi il est une vraie inspiration, dans le sens où il a mis en lumière le concept du vide en tant qu’espace plein d’une énergie phénoménologique. Il y a peu de bâtiments comme ça dans le monde : au Panthéon, les gens rentrent et tout d’un coup ils commencent à se déplacer différemment, à parler différemment. C’est quelque chose qui nous envoûte, qui nous enveloppe et cette énergie dont je parle, c’est un concept d’Oteiza dont je me suis emparé. Ce que j’aimerais pouvoir faire avec un bâtiment, c’est réussir à ce que l’utilisateur ait cette sensation. Dans les églises c’est palpable, parce qu’il y a une dimension religieuse qui nous dépasse ou qui dépasse les gens qui croient. Mais c’est très rare de trouver ce type de choses dans un bâtiment profane.

Ce que vous retenez de vos années d’études ?

L’effort.
Une vision très académique perdure encore aujourd’hui : soit vous êtes praticien, soit vous êtes théoricien. Pour moi c’est fondamental qu’il y ait les deux choses, il y a une rétro-alimentation entre le monde des théoriciens et le monde professionnel. C’est pour cela que, dans la mesure de mes possibilités, j’ai essayé d’être toujours dans les deux mondes. J’ai été professeur assistant des professeurs invités Mansilla-Tuñon et Sancho-Madridejos à l’EPFL et je suis maintenant professeur à l’Ecole d’ingénierie et architecture à Genève (HEPIA). L’HES m’a donné cette opportunité pour deux ans, donc je vais arrêter à la fin de l’année académique.

Qu’est-ce que vous allez faire aujourd’hui ?

Aujourd’hui, comme d’habitude, je suis un peu les concours qui sont en cours. En ce moment on fait deux concours. Un en Suisse pour le Château de Chillon, c’est un bâtiment de service : une cafétéria et un endroit pour vendre des produits. Un autre en Allemagne où on fait la première phase des bureaux dans le campus des Nations Unies à Bonn.

Pour vous, c’est quoi la suite ?

Comme je disais, c’est une course de grande haleine. Il faut tout simplement tenir le coup, continuer, ne pas tomber. Donc la suite c’est continuer et ne pas se décourager.

 

Photos d’agence ©Architects I Met

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