LAUSANNE I FR I Luca Merlini

6 février 2013 – 17h
43 chemin des fleurettes – 1007 Lausanne
Rendez vous pris entre deux voix SNCF

Introduction

Luca Merlini, prononcé à l’italienne, architecte né à Mendrisio, dans la partie italienne de la suisse, en 52. J’ai fait mes études à Zurich, puis j’ai travaillé un peu en Suisse, puis à New York avec Bernard Tschumi. C’est en gagnant le concours pour le Parc de la Villette que je suis arrivé en France, à Paris, puis la vie a fait que je suis resté à Paris. J’ai commencé à aller de Paris à Lausanne, car j’avais quand même des attaches à Lausanne où j’avais grandi et fait mon lycée. Et voilà, depuis une bonne trentaine d’année je fais quasiment toutes les semaines l’aller­‐retour en tgv. Je pense être assez atypique comme architecte : je n’ai jamais fait de forcing pour construire et je m’intéresse beaucoup plus, peut être, à la question de comment on pense l’architecture plutôt que de la construire. Ce qui fait que j’enseigne, j’écris et que peut‐être les projets les plus réussis que j’ai faits sont des livres et non des bâtiments. J’enseigne à Paris‐Malaquais dans le département THP (Théorie, Histoire, Projet), ce qui montre que j’ai tendance à questionner la nature même de l’architecture. J’ai commencé à enseigner à Genève quand l’école y existait encore, puis j’ai été titularisé à Strasbourg, puis j’ai été transféré à Paris. A l’EPFL j’y suis de temps en temps pour des jurys ou pour suivre des diplômes, mais de manière très occasionnelle. La géographie des écoles est quelque chose de très complexe.

Questions

Quel bâtiment auriez vous voulu avoir dessiné ?
La bibliothèque de Seattle de Rem Koolhaas. Pour diverses raisons. Ce qui est assez fascinant chez Koolhaas dont on sait qu’il a dit “fuck the context” c’est que, quand on va voir ses bâtiments et notamment celui là, il a beau avoir “fucker” le contexte, ce bâtiment est d’une précision absolue. Je pense que Koolhaas a la caractéristique d’un grand architecte : il sait parfaitement théoriser son travail et, en même temps, il a une sensibilité très précise par rapport à nombre de choses qui ne rentrent pas directement dans la théorie mais qui sont quand même là. Ce qui fait que ce qu’il réalise à la beauté du sensible et du théorique. La deuxième raison c’est que je suis beaucoup intéressé par les architectes, Tschumi en fait par exemple partie, qui ont beaucoup théorisé à un moment de leur vie et sont passés à la réalisation bien plus tard. J’aime ce rapport qu’ils entretiennent avec ce qu’ils ont dit il y a maintenant trente ans. Je trouve que, même s’ils ont fait beaucoup de choses très différentes, ils sont restés d’une grande fidélité à leurs convictions. Et puis, à Seattle, c’est une bibliothèque et comme j’aime les livres…

Le projet dont vous êtes le plus fier ?
Le livre : Le pays des maisons longues.  Les plus beaux bâtiments que j’ai construits sont les livres.

Le détail architectural fort de l’un de vos projets ?
Il y a un détail que j’aime bien, c’est à la gare des Flon : ce sont les escaliers. C’est l’escalier que j’appelle Morettien. Les gens marchent et on voit leurs jambes. Je ne sais pas si vous avez vu ce film de Nanni Moretti intitulé, sauf erreur, Bianca. Il y a une scène extraordinaire où Moretti est dans une salle un peu comme ici, légèrement en contrebas, et on voit la rue par un soupirail. On voit défiler les pieds des gens qui passent. J’aime bien cet escalier où on cache le corps et on voit juste les pieds monter.

Quel programme architectural ne feriez vous jamais ?
À priori ce ne sont pas des programmes architecturaux que je refuserais, mais des clients. Tous les programmes sont en soi difficiles et complexes. Parmi eux, bien sûr, la prison, et tout ce qu’on peut détester comme programme architectural. Mais je pense que c’est plus intéressant de bien penser une prison dans une démocratie qu’un palais dans un pays dictatorial.

Quelle serait pour vous la cité idéale ?
Un endroit qui n’a rien d’idéal. Un truc désordonné, confus, où on se perd. Ce n’est surtout pas la ville idéale de la renaissance.

Préférer vous parler ou dessiner ?
Dessiner

La question qui vous tourmente ?
Est‐ce que j’ai bien fait de devenir architecte? Est‐ce que j’y ai trouvé une manière d’être moi­‐même ?

Qu’est ce qui vous exaspère en architecture ?
Les photos d’architecture où il n’y a jamais personne dedans.

Le bâtiment le plus grotesque de Lausanne ?
L’église de la place Saint François. Une église gothique‐tardif, qui est devenue un temple lorsque la Réforme s’est imposée dans le Canton de Vaud. Elle a toutes les absurdités urbaines, puisqu’elle est au milieu d’un espace où d’un côté il y a les banques, la poste et la route. L’espace qu’elle pourrait déterminer ne s’ouvre pas du tout sur la place. Il pourrait y avoir un assez beau rapport entre église et espace urbain : en fait ils s’ignorent totalement. Je ne la trouve pas très belle, elle est dans cette pierre verte, un peu triste, lausannoise. Les arcades servent d’abri bus, ça c’est l’aspect que je trouve plutôt sympathique. C’est un peu le centre de la Lausanne officielle. Il y a aussi le palais de Rumine, qui est le bâtiment grotesque de Lausanne par essence. Mais que moi j’aime beaucoup. Il est sur la place de la Riponne, c’est un espèce de palais florentin, où il y a eu un temps l’université, maintenant il y a le musée, il y a une bibliothèque. C’est une sorte de grosse maquette de la ville, dans le sens où on y trouve ce récit sur Lausanne avec ses différents paliers depuis le lac vers le plateau du Jorat. Il semblerait que l’architecte italien qui l’a projeté, a voulu dans le parcours intérieur représenter la topographie de Lausanne.

Votre musique du moment ?
“The tempest” de Bob Dylan en alternance avec les « Impromptus » de Schubert.

Que diriez vous aux jeunes architectes ?
Qu’est ce que je pourrais dire de pas banal, à part que c’est un métier difficile mais fantastique… Je dirais que c’est un métier où on doute beaucoup. C’est un peu comme la boxe il faut donner des coups et savoir esquiver.

L’architecte qui vous accompagne ?
Pour des raisons diverses il y en a plusieurs. Bernard Tschumi m’accompagne car je travaillais pour lui. J’ai beaucoup appris et c’est grâce à lui j’ai recommencé à croire à l’architecture à un moment donné où je n’y croyais plus beaucoup. Il y a aussi quelqu’un que j’aime beaucoup comme architecte même s’il a très peu construit, c’est Paul Virilio avec son bunker église, Sainte Bernadette du Banlay à Nevers. Je trouve que le fait qu’il fasse une église comme un bunker, correspond au personnage que je connais : c’est quelqu’un qui peut être une carapace et aussi d’une douceur extrême. J’aime bien les architectes sentimentaux. Par exemple, quelqu’un comme Aldo Rossi, que j’ai connu car il a enseigné à Zurich quand j’étais étudiant (même si je ne l’ai pas eu comme prof). Il a influencé toute une génération, moi compris, même si on s’est totalement détaché de cette influence. Il avait, par exemple, une manière de toucher le papier quand il regardait les projets des étudiants. Il regardait le projet, puis il disait “ah c’est un bon papier que vous avez choisi” ; il le disait non par ironie, mais avec une véritable empathie, un véritable plaisir. Il y avait une douceur dans son regard noir qui traversait les murs et on comprenait pourquoi il faisait des ombres tellement noires dans ses projets.
NB : quelques temps après l’interview, j’ai souhaité ajouter un autre architecte qui m’accompagne. Un architecte qui n’en est pas un : Pier Paolo Pasolini. Un intellectuel polyvalent et engagé.

Ce que vous retenez de vos années d’études ?
Je retiens beaucoup de la ville de Zurich. C’est une ville assez diverse, secrète. Si on y voit souvent le côté de la richesse, des banques, son côté capitale économique, c’est aussi une ville d’une très grande culture, y compris subversive, où sont passés beaucoup de gens dans une quantité de domaines, de Lénine à Tzara ou Joyce. Je suis content d’avoir fait mes études à Zurich, pas forcement pour être allé à l’EPFZ, mais parce que je suis passé par cette ville.

Pour vous c’est quoi la suite ?
C’est beaucoup lié à des questions d’écriture. J’aimerais écrire un “grand livre” : un livre où seraient abordées des questions assez fondamentales sur l’architecture que je pense avoir à dire et que je n’ai pas encore réussi tout à fait à faire. Parce que les livres que j’ai écrits, que j’aime beaucoup, entrecroisent bien gravité et légèreté. C’est une caractéristique qui me va assez bien. Mais, du fait de cette caractéristique, ils sont surtout perçus comme des livres poétiques, mais sans forcément une grande valeur théorique. J’aimerais écrire quelque chose qui aurait ce poids théorique.

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