LAUSANNE I FR I Olaf Hunger, Franck Petitpierre & Nicolas Monnerat

Olaf Hunger, Franck Petitpierre & Nicolas Monnerat par Skype
Associés chez MPH Architecture

13 février 2013 – 11 h 00
Rue Saint-Martin 9 – CH-1003 Lausanne

Premier Interview avec communication Skype

Introduction

FP : Franck Petitpierre, je suis né à Lausanne en 67. Je suis à moitié français. J’ai fait mes études à Lausanne en architecture et à Zürich pendant un année, chez Kollhoff. Ensuite je suis parti une année à Berlin, où j’ai fait un stage chez Libeskind. J’ai travaillé sur les façades et les maquettes du musée juif. J’ai fini mes études à Lausanne, c’est d’ailleurs là que j’ai connu Olaf. Diplômé en 94, il n’y avait pas de boulot, donc c’était la galère : le chômage et travailler de ci, de là. J’ai passé 6 mois à San Francisco, quelques mois à Rome aussi, où j’ai travaillé chez Fuksas. Puis je suis revenu à Lausanne où j’ai retrouvé Olaf et Nicolas, le 3ème associé. On se disait depuis un moment qu’il faudrait qu’on fasse un concours ensemble, donc on a fait le concours du musée d’ethnographie à Genève. On a gagné ce concours, du coup il a fallu ouvrir un bureau et démarrer cet énorme projet. On l’avait fait dans la maison de mes parents, on avait récupéré une table de ping-pong. Il y en a deux qui savaient dessiner et l’autre qui faisait les maquettes, on a vraiment fait ça avec des bouts de chandelle. C’est la chance qu’on a en Suisse : il y a plusieurs types de concours, dont ceux qui sont ouverts. Quelqu’un qui finit ses études, fait un concours et le gagne : c’est bingo, c’est parti ! En 97 on a donc ouvert le bureau, puis en 2005 Nicolas est parti à Barcelone pour question familiale. On a alors monté une structure à Barcelone, parce qu’on avait envie de rester liés. Au début notre bureau c’était «l’atelier d’architectes Monnerat Hunger Petitpierre» mais pour tout ce qui est formulaire c’était juste impossible, donc c’est devenu MPH architectes. MPH pour Monnerat Petitpierre Hunger.

OH : Olaf Hunger, je suis aussi né en 67, j’ai aussi fait mes études à Lausanne. J’ai fait un stage d’une année à Rome chez Transit design. Leur référent c’est les ruines romaines, ils réinterprétaient : ils ont fait par exemple un énorme centre commercial dont la façade est une corniche à l’échelle 5:1, un peu comme faisait SITE aux Etats-Unis. Ensuite je suis parti à Zurich, puis j’ai travaillé 9 mois à Bâle, mon seul job en tant qu’employé. Puis j’ai eu l’occasion de partir en ex-Allemagne de l’Est, à Dresde. Mon père y avait récupéré des biens là-bas et je me suis occupé de deux transformations de bâtiments, du logement, jusqu’en 97. C’était un peu le saut dans l’eau froide, tout seul. Après je suis revenu pendant 5 semaines à Lausanne pour faire le concours du musée d’ethnographie.

On va aussi faire une petite biographie virtuelle pour le M de MPH : Nicolas qui n’est pas là. Il est né en 69, il a aussi fait ses études à Lausanne. Il a fait son stage chez Herzog&De Meuron et chez Brauen&Wälchli qui sont à Lausanne. Il a travaillé pendant 2-3 ans chez Brauen&Wälchli. Il était en partance pour Londres quand on a gagné le concours, je crois qu’il n’a même pas eu le temps de repeindre l’appart !

Questions

Quel bâtiment auriez-vous voulu avoir dessiné ?
OH : Nicolas a toujours dit Avoriaz, les chalets d’Avoriaz. Moi je dirais le panthéon à Rome. C’est une des plus belles expériences architecturales, le 21 juin avec le soleil.
FP : J’aurais bien voulu faire un projet qu’a fait Niemeyer. Ces espèces d’objets gigantesques, c’est un peu dans l’image du panthéon, des objets marquants. Il fait une foire à Tripoli (au Liban, pas en Libye) qui n’a jamais été fini, on peut aller visiter. Ca ne se fait plus ce genre de trucs, c’est ça qui est génial.

Le projet dont vous êtes le plus fiers ?
FP : Au niveau du projet, c’est le musée d’ethnographie. Dans l’idée, dans l’objet, et le plaisir qu’on a eu à le faire, ça reste un projet emblématique.
OH : Et puis, je pense que c’est un projet où on s’est vraiment lâchés. Alors que quand on rentre un peu dans les aspects techniques, économiques, on a tendance à perdre une certaine légèreté, une certaine insouciance par rapport au projet…
FP : Et puis c’était drôle : 4000m² de dalles en verre sur lesquelles les gens peuvent marcher. On trouvait ça super, puis quand on a commencé à rentrer dans le projet c’était : «comment on fait ?». Les prix, la construction, la neige, la pluie, tout ça, c’était une aventure. Mais quand on le dessine c’est un plaisir, on fait un ciel de 4000m² et dessous des salles…

Le détail architectural fort de l’un de vos projets ?
OH : On aime les détails qui durent, qui sont solides. Je crois pas qu’on recherche le détail raffiné, minimaliste,..
FP : C’est presque constructif. Plutôt de la volumétrie ou des éléments particuliers dans le volume.
OH : Détail spatial on pourrait dire. Il y a des moments où on accepte l’aspect technique qui peut aller à l’encontre du détail architectural, du moment qu’il ne vient pas perturber la mise en place spatiale. On le relègue au second plan. On essaie de prendre les choses comme elles viennent et comme on les construit normalement. On ne va pas faire un truc hyper compliqué ou chercher le détail qui tue, ou réinventer un détail. Pour nous, c’est vraiment une espèce de logique constructive qui se met en place. On préfère voir des détails où on ne voit pas qu’on y a pensé mais qui sont bien résolus, plutôt que voir quelque chose de trop particulier qui peut mal vieillir ou qui au niveau du fonctionnement peut poser problème.

Quel projet architectural ne feriez-vous jamais ?
OH : On a eu le cas d’un mandat d’étude pour un simulateur de chasse-char de l’armée suisse. On était en plein musée d’ethnographie, on venait de gagner le concours pour une crèche. Du coup pendant 3 jours c’était des grosses questions «où est la limite ?».
FP : Est-ce qu’on fait une prison ? Est-ce qu’on fait des trucs pour l’armée ? Puis finalement on s’est dit «non on va pas faire» et on s’est fait incendier parce qu’on avait refusé…
OH : On a visité le bâtiment une fois construit par des copains, d’ailleurs. Mais même en le visitant on n’a pas regretté une seule fois cette décision.

La première fois que vous vous êtes sentis architectes ?
FP : Pendant le stage : se retrouver dans un bureau, commencer à gratter, tout d’un coup j’avais l’impression de rentrer vraiment dans du concret.
OH : Par rapport à la vocation, moi c’était pendant l’année d’échange aux Etats-Unis avant les études d’architecture, en 84. On avait des cours à options, et l’une de ces options était l’architecture. C’est là qu’est venue cette vocation : en dessinant une maison, en faisant les plans…

Préférez-vous parler ou dessiner ?
OH : Nous on n’est déjà pas des théoriciens, on n’aime pas beaucoup blablater sur l’architecture.
FP : Plutôt dessiner, oui.

La question qui vous tourmente ?
OH : Le client chiant ! Il y a des moments dans le métier où on a des tourments qui sont récurrents, souvent liés à des relations avec un client. Dernièrement on a eu une situation assez pénible et c’est vrai que constamment ça revient, quand on s’y attend le moins : avant de s’endormir, le matin en se réveillant…
FP : C’est vrai qu’on a eu pas mal de chance, on a fait beaucoup de réalisations de projets suite à des concours, donc la relation est différente. C’est pas une relation à une personne, mais avec un collège d’experts. Cette relation est très différente, là-dedans on arrive mieux à naviguer, faire des concessions, c’est une discussion. Tandis que là on se retrouve face à quelqu’un qui dit «c’est mon argent donc c’est moi qui décide». C’est quelque chose qu’on a peut-être la chance de découvrir assez tard, parce qu’on a eu justement d’autres opportunités de développer des projets. Mais quand ça se passe mal on se dit «ah quoi bon?»…

Qu’est-ce qui vous exaspère en architecture ?
OH : On a appris à ne plus s’énerver, donc exaspérer c’est un bien grand mot. Je crois que c’est se rendre compte qu’à un certain moment, l’architecte n’est pas l’acteur principal dans la construction. On a pas mal d’exemples ici à Lausanne. Ce qui est exaspérant, c’est ces décisions politiques qui ont un impact sur la ville et qui souvent sont subies par les architectes. L’architecte des années 70 ou 80 avait quand même une certaine aura. Aujourd’hui, on se rend compte que si le projet n’est pas soutenu politiquement et économiquement, on aura beau se démener, il ne verra pas le jour.

Le bâtiment le plus grotesque de Lausanne ?
OH : Le bâtiment LK en descendant l’avenue de la Harpe, avec les colonnades. C’est surtout les colonnades.ridicule LAUSANNE noir
FP : Ce qui est drôle, c’est qu’il était ridicule mais en plus il était mal foutu : ils avaient mis un gros filet vert parce que toute la façade se décrochait.

Votre musique du moment ?
OH : Anna Aaron, elle est zürichoise je crois. J’ai été voir un concert vendredi soir. C’est toute cette mouvance de jeunes chanteuses un peu pop-folk comme ça.playlist LAUSANNE noir
FP : Moi en ce moment, je suis un peu dans les vieux, je suis en train de réécouter Radiohead et un groupe français que j’aime bien : Syd Matters.

Que diriez-vous aux jeunes architectes ?
FP : Qu’ils ont bien de la chance de sortir maintenant, parce qu’il y a plein de boulot ici, en Suisse. Le contexte européen, c’est la cata mais pour l’instant ça tient ici. Les étudiants sortent de l’EPFL, les gens vont les chercher, ils font leur marché. C’est exceptionnel, qu’ils en profitent, mais il faut bien gérer le truc.
OH : Nous on a dû se démerder, mais ça a aussi ces qualités, on reste raisonnables. C’est vrai qu’il y a ce côté un peu flambeur en ce moment, que ce soit au niveau économique, au niveau des projets, au niveau des bureaux. Ca a aussi ces mauvais côtés. Il faut faire attention par rapport à cette opulence, cette facilité, quand on a un boulot, qu’on fait un peu ce qu’on veut et que tout marche… Nous on travaille un peu moins avec ce phénomène de mode, mais on voit qu’il y a pas mal de jeunes bureaux qui sont à fond là-dedans et c’est vrai que c’est pas forcément une architecture qui dure.

L’architecte qui vous accompagne ?
OH : C’est Peter Zumthor.
FP : Ca fait longtemps.
OH : Il y a tous les jeunes japonais aussi : Sou Fujimoto, SANAA, et plein de petits bureaux aussi.
FP : C’est un peu général, il y a plein de jeunes, de choses actuelles, il n’y a pas qu’une seule personne. Le «star system» c’est très bien parce que ça fait connaître l’architecture, ça a permis de sortir du côté architecte-artisan dans son coin. Il y a des grands noms qui ont pu parler pour tous les autres, c’est bien. Mais pour moi c’est pas des icônes, je les trouve intéressants mais au bout d’un moment il faut aller voir un peu derrière. Nouvel a fait des trucs magnifiques et maintenant c’est un porte-parole, très bien mais je ne suis plus trop intéressé par ce qu’il fait. Ce qui m’intéresse pas mal c’est en effet au Japon, en Chine, il y a des trucs magnifiques qui se font, des travaux sur la matière. L’architecture nordique aussi.
OH :  Quand on est sortis des études, il y avait des courants qui étaient assez clairs, qui avaient un nom. Des théoriciens comme Steinmann, Diener & Diener, Snozzi… Aujourd’hui on ne sait plus à quel style se vouer.

Ce que vous retenez de vos années d’études ?
OH : Il y avait souvent des ateliers où le résultat de tous les étudiants était une image, une sorte de marque de fabrique de l’atelier. Moi ça ne m’a jamais vraiment intéressé, j’étais le plus nul de l’atelier. Parce que je ne respectais justement pas cette notion d’image. Moi ce qui m’intéressait, c’était la méthode de travail.
FP : On était quand même avec des profs qui avaient assez de caractère. Avec Snozzi on faisait du Snozzi, avec Kollhoff on faisait du Kollhoff… Avant qu’il ne fasse les colonnades. Et puis Šik c’est l’architecture analogue, ça allait plus loin : on était tous habillés en noir, lunettes noires, on faisait tous la même chose, c’était impressionnant. En même temps très formateur parce qu’on apprenait une méthode jusqu’au bout. C’est une manière d’apprendre. C’est quand même des études que j’ai trouvées très intéressantes, par le contact avec les gens. On travaillait tout le temps ensemble, les nuits et tout, ça crée des liens qui sont assez forts. Je retiens ça aussi. Et puis c’était génial d’être chez Snozzi et de l’entendre parler, raconter ses théories. Et de faire un peu son petit Snozzi inévitablement. Mais lui il transmettait une méthode, et même ça l’emmerdait qu’on fasse comme lui. Il voulait qu’on comprenne et qu’on essaye d’avancer avec ça.

Pour vous, c’est quoi la suite ?
FP : Il y a une jolie suite qui arrive, un petit concours en perspective, qu’on vient de gagner. C’est pouvoir faire des projets intéressants et qui restent. Un élément que j’ai l’impression de découvrir un peu sur le tard c’est qu’on laisse des traces qui sont assez marquantes et conséquentes dans le paysage.
OH : On peut relativiser ça aussi, par rapport à l’ensemble d’une ville. Quand je passe à Aigle, je vois la halle, oui elle est bien. Mais si on passait à côté sans savoir que c’est nous qui l’avons faite, est-ce que l’impact est si important que ça ? Ce qui est important c’est qu’on ne se rate pas, parce qu’après on ne peut pas dire «on démolit tout ça et on recommence». La suite, c’est aussi Nicolas qui rentre de Barcelone cet été. Il n’y a pas de boulot là-bas et ça ne va pas en s’améliorant… Ici, ça va faire 15 ans et on s’en sort relativement bien, avec un rythme, une qualité de travail… Je crois que la suite, c’est de continuer comme ça.

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