San Francisco I FR I Andrew Kudless

Andrew Kudless, Principal à Matsys

 1111 Eighth Street San Francisco, CA

December 8, 2012 – 1:30 PM

CCA Reviews

 


Introduction


Je m’appelle Andrew Kudless et je vis à San Francisco, à Oakland plus précisément. J’enseigne l’architecture au California College of Arts. Je suis originaire de la côte Est des Etats-Unis, près de New York où j’ai grandi. Depuis mon adolescence, j’ai vécu un peu partout dans le monde à vrai dire. Je suis allé à l’université Tulane (école d’architecture) à la Nouvelle-Orléans, mais j’ai également étudié en Nouvelle-Zélande, à Londres et au Japon où j’ai vécu quelques années.

Ma famille vit toujours près de New York. Pendant que je préparais ma licence à l’université, j’ai eu envie et besoin de changer d’horizon, d’expérimenter quelque chose de vraiment différent de la Nouvelle-Orléans. Je me suis donc inscrit à l’université en Nouvelle-Zélande, y ai étudié pendant six mois et suis revenu.

Après mon diplôme, j’ai postulé pour un poste d’enseignant-chercheur afin d’étudier à Kyoto, au Japon pendant un an. Je voulais voir de plus près l’urbanisme japonais, comprendre comment les trois villes que sont Kobe, Kyoto et Osaka s’assemblent en une sorte d’immense et unique ville qui rivalise avec la puissance politique, architecturale et urbaine de Tokyo.

Ensuite, j’ai vécu à Portland, dans l’Oregon pendant quatre années durant lesquelles j’ai travaillé chez Allied Works Architecture, avant de déménager à Londres. Là-bas, j’ai suivi un cours de master qui portait sur les nouvelles technologies et le design. Je suis ensuite parti enseigner dans l’Ohio pendant deux ans. Aujourd’hui, cela fait six ans que je suis professeur au California College of Arts à San Francisco.

Après avoir terminé mes études à Londres, j’ai décidé de me lancer dans un concours. Pour cela, il fallait que je monte ma propre agence. C’était en 2004, je venais de sortir de l’école et je n’étais pas encore officiellement diplômé. J’ai monté mon entreprise, créé un site Internet qui s’appelait materialsystems.org à l’époque. Aujourd’hui, cela s’appelle matsys.com, plus court et plus facile à retenir. Cela fait donc huit ans que je travaille seul, même si je collabore parfois avec des urbanistes, des paysagistes, d’autres architectes et même certains artistes…

 

Questions

 

Quel bâtiment auriez-vous aimé avoir dessiné ?
Andrew Kudless  : 
Difficile de répondre, il y a beaucoup de bâtiments que j’aime vraiment beaucoup. Si je devais faire un choix, il se porterait sûrement sur l’un des bâtiments de Frei Otto que l’on peut voir en Allemagne. Peut-être le stade olympique de Munich qui date de 1972.

Le projet dont vous êtes le plus fier ?
Le P_Wall*, une commande du musée d’art moderne de San Francisco en 2009. Cela fait partie de leur collection permanente. C’est un projet très simple, qui n’est pas trop imposant. Il mesure environ 13m de long par 4m de haut.

Tout repose sur la corrélation entre deux matériaux : une matière élastique, le lycra, et du plâtre liquide ou du béton. Je verse le plâtre dans le lycra et le laisse s’étendre librement. Je laisse le tout sécher puis je retire le tissu. La conceptualisation du projet est très simple mais c’est très physique malgré tout. Le résultat final n’est pas prévu d’avance. Je dessine un cadre au départ mais la forme qui en émerge est libre. Je contrôle très peu de paramètres et le reste s’organise tout seul.

Le détail architectural fort de l’un de vos projets ?
Il s’agit d’une partie du P_Wall justement. Ce sont des détails de l’oeuvre qui ressemblent à une poitrine ou à un postérieur. Je ne les ai pas dessinés, ils se sont formés tout seuls. Les gens sont incroyablement attirés par ces parties du projet, ils veulent les toucher, les presser, les malaxer mais en fait tout cela est dur comme de la pierre. Ces détails imprévus sont d’ailleurs bien plus beaux que tout ce que je pourrais être capable de dessiner.

Quel projet architectural ne feriez-vous jamais ?
Une prison.

Quelle serait pour vous la cité idéale ?
Faut-il que cela soit une vraie ville ? Je viens de finir un livre de China Miéville. C’est un auteur de science-fiction qui a écrit un livre intitulé The city and the city, dans lequel il décrit une ville européenne imaginaire, qui ressemble en fait à Berlin lorsqu’elle était encore divisée en deux et que deux peuples vivaient dans la ville. Contrairement à Berlin, qui était coupée en deux par un mur avec des habitants vivant de chaque côté de celui-ci, la division de la ville imaginée par China Miéville est plus conceptuelle. On grandit de chaque côté de la séparation en apprenant une langue propre et en ignorant tout de ce qui se passe de l’autre côté. On grandit en ne connaissant que l’architecture de sa propre ville et en ignorant tout de l’autre.

C’est presque le contraire d’une ville idéale mais c’est un roman incroyable pour moi. L’auteur m’a permis de me rendre compte de tout ce que nous ignorons de la ville dans laquelle nous vivons, de cette éducation qui nous pousse à ignorer délibérément ce qui nous est étranger, des oeillères que l’on se met pour ne pas voir ce qui se passe ailleurs.

Je ne dirais donc pas que c’est la ville idéale mais le roman dépeint la ville mieux que n’importe quelle description que j’ai pu lire auparavant.

Préférez-vous parler ou dessiner ?
Dessiner.

La première fois où vous vous êtes senti architecte ?
Je crois que je devais avoir huit ans. J’ai toujours voulu être architecte. A l’école, un professeur nous a fait travailler sur un projet de groupe durant lequel il fallait dessiner et fabriquer un château. J’ai immédiatement pris les rênes et j’ai dit à tous mes petits camarades qu’il était formellement interdit de découper quoi que ce soit dans la mousse ou le carton que l’on avait à disposition tant que les plans n’étaient pas terminés. J’ai donc fait tout un tas de dessins que j’ai distribués aux autres, tout le monde s’est mis à découper les morceaux en question et nous avons pu tout monter. J’ai encore les photos du château, il était massif, deux mètres par deux mètres. D’ailleurs, nous avons gagné le concours, notre photo a été publiée dans le journal et nous avons reçu des prix. Je ne savais pas encore ce qu’était l’architecture mais, depuis ce jour-là, tout ce que je voulais faire était dessiner et construire.

La question qui vous tourmente ?
Comment construire des projets novateurs, expérimentaux et originaux qui restent acceptables pour les agents municipaux du bâtiment. Ces dernières semaines, j’ai travaillé sur un projet à Hong Kong pour lequel le client m’a demandé clairement de construire quelque chose de novateur. La veille de l’ouverture, le responsable local est tombé sur l’un des plans du projet et a refusé de nous donner un permis car tout cela était trop novateur et trop dangereux d’après lui.

Aujourd’hui, nous avons un véritable problème de communication avec les élus, les bureaucrates. Il est très difficile de leur faire comprendre la valeur de notre expérience d’architecte, pour qu’ils puissent nous aider plutôt que de nous combattre. Bien sûr, ils possèdent des connaissances précieuses, sur tout ce qui concerne la protection des individus par exemple ; je crois donc qu’il nous faut trouver un moyen de travailler ensemble pour construire des villes audacieuses et novatrices.

Shellstar Pavilion, Hong Kong, 2009Qu’est-ce qui vous exaspère en architecture ?
La lenteur. C’est pour cela qu’aujourd’hui, je ne construis plus de bâtiments mais uniquement des installations. J’ai travaillé dans la construction pendant quatre ans et j’étais terriblement frustré par la lenteur des processus. D’abord, on dessine un projet puis, il faut trouver des financements car l’architecture, c’est cher. Et ensuite viennent toutes les règles et les lois, les procès qui peuvent avoir lieu et on finit par dessiner la même chose ad vitam aeternam.

Je ne supportais pas de perdre autant de temps et d’énergie de la sorte, donc j’ai quitté l’entreprise pour laquelle je travaillais. Aujourd’hui, je construis ce que j’ai moi-même dessiné et j’en suis satisfait. A travailler sur de trop gros projets, il est facile d’y perdre toute son énergie. C’est pourquoi je passe environ une semaine sur chacun de mes projets, les plus longs allant jusqu’à une année de travail maximum.

Le bâtiment le plus grotesque de San Francisco ?ridicule SF noir
La gare maritime. Beaucoup de touristes adorent cet endroit alors la ville a fait son possible pour le rénover mais je trouve cela ridicule car il n’y a que très peu de ferries à San Francisco. L’eau est superbe mais nous avons trop peu de moyens de transport maritime ici. Je reviens tout juste de Hong Kong où il y a beaucoup de ferries, comme à New York ou Seattle d’ailleurs. Et nous, nous avons l’environnement parfait pour le ferry, avec ce bâtiment iconique en l’honneur du ferry… sans ferry ! C’est plus un centre commercial qu’une gare maritime finalement.

Votre musique du moment ?
L’album de Brian Eno ‘Here come the warm jets’.Playlist SF

Que diriez-vous aux jeunes architectes ?
Travaillez dur mais prenez du plaisir à le faire et amusez-vous.

L’architecte qui vous accompagne ?
Je dirais Frei Otto. A de nombreuses reprises au cours de ma vie, je me suis retrouvé à travailler sur un projet et à penser que j’étais terriblement novateur et fier de moi. Puis, j’allais consulter l’un de ses livres et je me rendais compte qu’il avait déjà écrit des pages et des pages sur le sujet. Je pensais révolutionner le monde pour finalement me rendre compte qu’il l’avait déjà fait.

Cela m’est arrivé plusieurs fois et cela m’arrive encore aujourd’hui, ce qui n’est pas quelque chose de négatif en soi. Au début, c’est frustrant, mais je finis toujours par me rendre compte que cela ne fait que valider ce que j’ai fait, d’une certaine manière. Je peux me servir de ses écrits et de ses recherches pour aller plus loin dans mon propre travail.

Ce que vous retenez de vos années d’études ?
Je retiens ce qui a changé entre cette époque-là et aujourd’hui. Il fallait beaucoup de temps avant de pouvoir construire quoi que ce soit. Nous pouvions travailler sur une maquette pendant des semaines, tout planifier longtemps à l’avance. Je me souviens à quel point tout cela était laborieux, alors que ce n’est pas le cas de mes étudiants aujourd’hui.

L’autre jour, par exemple, c’était le moment des rendus avec mes étudiants. C’était la première fois que je voyais les maquettes ou les plans qu’ils affichaient au tableau car ils avaient tout fait en une nuit. Il y a une sorte d’isolement lié à ce travail fait exclusivement sur ordinateur et que l’on ne révèle que pour le rendu, alors que lorsque j’étais étudiant, l’aspect social était bien plus présent : on dessinait pendant des jours, on s’endormait sur les plans, on parlait de nos projets avec tout le monde, on interagissait tous ensemble. Aujourd’hui, c’est différent, un peu comme la différence entre un encas dans un ‘fast-food’ et un véritable repas au restaurant.

Pourquoi MATSYS est le nom de votre agence ?
Le nom de départ était ‘Material Systems’. L’idée était que l’architecture n’est pas isolée ou exclusive mais qu’elle pouvait être perçue comme un système de matière : notre corps, une plante, un animal, une montagne… C’est un système qui s’est développé au fil du temps, à travers la rencontre de diverses matières. Pour le corps humain par exemple, cela fait référence aux gènes mais aussi à la morphologie, la croissance des os, des muscles et des organes au cours du temps. ‘Material systems’ est un terme générique assez large qui permet de décrire tout type de réalité physique qui a émergé d’un système quel qu’il soit.

Pour vous, c’est quoi la suite ?
Je crois que la suite pour moi est un conflit entre l’échelle et le temps. J’ai envie de continuer à faire de plus grandes choses mais je n’ai pour autant pas envie d’y passer plus de temps. Il faut que je trouve une solution pour remédier à cela.

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